LE DESIR FEMININ HYPOACTIF
PANORAMA DE LA CLINIQUE SEXOLOGIQUE ACTUELLE
ANALYSE ET PROPOSITIONS DE COUNSELLING

Le désir sexuel est insaisissable, plus on veut l’attraper plus il s’échappe
Ghislaine PARIS – Un désir si fragile (2005)
Et d’accepter l’idée qu’à chaque fois que l’on dit « la Femme » on ne circonscrit pas le problème puisque les femmes sont et semblables et différentes. Alain HERIL - Journal d’un sexologue (2003)


I – INTRODUCTION :


I - 1 : PRESENTATION DU THEME


Le travail qui suit vise à présenter un regard panoramique issu de la sexologie clinique actuelle sur la situation des femmes occidentales contemporaines connaissant dans une relation de couple hétérosexuel un trouble du désir secondaire et persistant. Regard qui se focalisera dans le champ des recherches et réponses apportées hors médicalisation de cette question.
Il est connu dans ce champ de la sexologie que la sexualité féminine reste encore largement à explorer aujourd’hui. Et que les recherches menées jusque là dans cette direction ont été influencées, voire biaisées, parce que référées pour la plupart à la sexualité masculine, mieux connue et réputée plus simple. (CHALKER 2000, BANCROFT 2000, TIEFER 2000, BASSON 2000)
Pour mémoire, FREUD disait dans ses « Nouvelles Conférences sur la psychanalyse » en 1916 : « L’accolement de ces mots « libido féminine » ne peut se justifier ».

Comme le précise le sexothérapeute Stanley E. ALTHOF (2005), président de l’International Society for the Study of Women’s Sexual Health “The field of female sexuality is complicated, subtle. There are several reasons why we don’t completely understand female sexual response. First, there are several fundamental aspects of the biology that remain unknown. Second, researchers began investigating female sexuality from the perspective of the male’s response. This was the wrong approach. Lastly, while we understand some of the psychology, we don’t yet have the full picture. In essence, we don’t yet have the complete story.” (28)
En particulier le modèle initial de la réponse sexuelle humaine élaboré par MASTERS & JOHNSON assumait que cette réponse était la même pour les deux sexes.
Depuis les modèles proposés par Helen S. KAPLAN, puis Rosemary BASSON, et Beverly WHIPPLE ont établis clairement les caractéristiques de ce cycle féminin et en particulier en ce qui concerne la place du désir.
Le détail de ces apports sera abordé dans le chapitre II.

Pourtant il est tout aussi connu que l’une des plaintes majeures des femmes en consultation de sexologie concerne la difficulté à expérimenter le désir de façon satisfaisante pour elle.
« L’épanouissement sexuel est une aspiration importante et attendue au sein de la relation conjugale. La disparition du désir chez une femme constitue donc une vraie difficulté. Elle remet le couple en question et aboutit parfois à sa rupture. Ce problème est encore aggravé car ces mêmes femmes exigent de leur compagnon une fidélité absolue ».( PARIS Ghislaine [2005]p.203) (18)

La multiplication et la persistance des plaintes des femmes dans ce domaine, associées au fait que les difficultés à éprouver du désir nourrissent une sexualité déficiente et retentissent progressivement sur tous les aspects de leur existence (relationnelle et intra-psychique), ont conduit à choisir de porter un regard approfondi sur les connaissances en ce domaine.

Le parti a été pris pour le faire, de donner une place privilégiée aux apports des femmes contemporaines dans cette recherche sur le Désir Féminin Hypoactif. Elles nous invitent à explorer de façon cohérente la complexité de l’expérience sexuelle féminine et ses multiples dimensions. Dimensions à la fois physiologiques, psychologiques, interpersonnelles et culturelles dans laquelle se potentialisent « pour le meilleur ou pour le pire » l’estime de soi, l’image de soi, la conjugalité, le plaisir et les nombreuses façons qu’ont les femmes de l’expérimenter, la satisfaction ressentie et bien d’autres variables encore.

I –2 : QUELQUES REPERES HISTORIQUES DE LA RECHERCHE SEXOLOGIQUE SUR LES DSF


? 1966 - Premières publications des travaux de MASTERS & JOHNSON

? 1974 - La World Health Organization tient une conférence unique sur les besoins en formation des praticiens en santé sexuelle. Le rapport final mentionne "A growing body of knowledge indicates that problems in human sexuality are more pervasive and more important to the well-being and health of individuals in many cultures than has previously been recognized”.
L’importance d’une approche positive de la sexualité humaine et de la nécessité de travailler au mieux – être des relations y est accentuée. Une définition large de la santé sexuelle y est proposée : « l’intégration des aspects somatiques, émotionnels, intellectuels et sociaux de l’être sexué. »

? 1980 - Publication du DSM III incluant la première classification standardisée des DSF (Dysfonctions Sexuelles Féminines)

? de 1990 à 1999 - 4936 études publiées sur les dysfonctions sexuelles masculines / 1993 études sur les dysfonctions sexuelles féminines (WHIPPLE Beverly [2002]) (49)

? 1998 - Premier Consensus International sur les DSF, réunissant 19 experts sur les bases des classifications du CIM 10 et du DSM IV, qui réévalua et affina les classifications des dysfonctions. Une définition plus élaborée du désir hypoactif apparaît, ainsi qu’un élément essentiel du nouveau diagnostic qui est l’adoption du critère de « détresse personnelle » permettant théoriquement à la femme d’évaluer par elle même la nécessité d’une prise en charge. (31)

? 1999 - Création du FSFF : Female Sexual Function Forum, qui devient en 2001 l’ISSWSH : International Society for the Study of Women’s Sexual Health.

? 1999 - Propositions du “Working Group on a New View of Women’s Sexual Problems” dirigé par le Dr Leonore TIEFER, qui met en place les années suivantes deux campagnes internationales d’information sur une nouvelle vision de la sexualité féminine élaborée par un groupe de femmes. (46)

? 2003 - Un nouveau code est ajouté au chapitre des symptômes ICD-9-CM pour permettre un diagnostic de “désir décroissant” qui utilise un code hors du chapitre sur la santé mentale (jusque là le seul code utilisable était le 302.71 : dysfonction psychosexuelle avec un désir sexuel hypoactif)

? 2003 - L’ISSWSH propose une nouvelle définition.

? 2003 - La 2ème Conférence sur les Dysfonctions Sexuelles à Paris : ”Sexual function would appear to be a prime example of the mandatory blending of mind and body “. (15)

Les définitions des dysfonctions sexuelles féminines comme la connaissance du désir sexuel féminin sont clairement en cours d’évolution.
Mais, la majeure partie de la recherche actuelle continue d’être effectuée sur les dysfonctions de la sexualité féminine et pas encore sur la fonction de la sexualité chez la femme, malgré les avancées de quelques pionnières :
« Il incombe aux médecins de comprendre ce qu'est une fonction sexuelle saine chez la femme, avant de déclarer un trouble du comportement ». (WHIPPLE B. [2002]) (49)

I – 3 : HYPOTHESE DE TRAVAIL


L’axe autour duquel évoluera ce travail est un questionnement sur la fonction de cette défaillance du désir chez des femmes pour lesquelles aucune étiologie physiologique, psychiatrique, ou iatrogénique ne peut apporter de réponse satisfaisante sur les origines du trouble et de sa persistance.

Cette défaillance ou absence persistante de désir pourrait elle être, par les remises en cause qu’elle suscite, et de la femme elle – même et du couple, un élément qui attire l’attention. Celle des deux membres du couple dans une première phase, l’attention du thérapeute ensuite, qui vont se focaliser sur la qualité du lien conjugal, la qualité du cadre relationnel quotidien ?
Le silence du désir pourrait - il être une parole du corps féminin : silence du désir et fermeture du corps. Parole portée dans ce corps comme pourra l’être l’enfant commun, porté dans le corps de la femme mais parlant d’un « trouble commun » ?
Comme s’est interrogé déjà à ce sujet Stephen B. LEVINE (2003) ”Perhaps simply because there is less drive, women’s motivation is highly sensitive to subtle positive and negative interpersonal contexts. Each woman defines this context within her subjectivity.
Another reflection of the lower drive is that women aspire to psychological intimacy as a gateway to sex whereas men are more easily inclined to aspire to sexual behavior as a gateway to the sense of closeness. Clinicians often encounter patients who are too angry, fearful, disappointed, or alienated to make love to their partners. Understanding this tendency helps us to appreciate that some cases of Acquired Hypoactive Sexual Desire Disorder are seemingly devoid of desire because sexual interest is actively mentally inhibited.” (38)

Dans les centaines de références étudiées ont été retrouvées constamment des hypothèses qui pointaient l’importance du contexte conjugal dans ce qu’il est encore convenu d’appeler le Désir Hypoactif Féminin, sur la réalité du désir comme expérience inter-subjective, et sur le fait que le désir inhibé prend sa place dans un système qui lui donne son sens et l’entretient.
Et parce que la « variable couple » ne peut aujourd’hui encore être traitée par aucune pharmacopée, il paraît important de faire en regard du trouble constaté, quelques propositions de counselling à l’intention de ces couples. Propositions d’accompagnement qui s’adressent au contexte conjugal en y incluant le symptôme avancé et qui seront abordées au chapitre III .

Dans ce chapitre également, et sur la voie déjà balisée ou initiée par de grands chercheurs, contribuer modestement peut être, à clarifier quelques bases que l’hypermédicalisation actuelle semble vouloir reléguer au rang des idées passées, et rappeler avec Mme GRAZZIOTIN (2004) “Couple therapy is indicated if relationship issues and couple dynamics appear to be the leading etiological factor in the HSDD” (35)

«La recherche de STUART et al. (1987) semble confirmer cette priorité des facteurs relationnels. Les auteurs concluent ainsi que ce ne sont pas le taux d'androgènes, les variables socio-démographiques, les antécédents personnels ou les variables de la personnalité, mais bien les variables interactionnelles qui distinguent un groupe de femmes avec une IDS (Inhibition du Désir Sexuel) d'un groupe de femmes sans IDS ». ( TREMBLAY Serge [1998]) (48)

Ce travail est dédié pour paraphraser le Dr LELEU (2001) « à tous ceux et surtout à toutes celles dont le bonheur se délite et le cœur se meurt parce qu’ils n’ont pas protégé leur relation amoureuse des larmes acides, des « amouricides » et autres pollutions qui la détruisent ». (11)

 

Ainsi la problématique du désir féminin soulève la question même de l’identité sexuelle féminine, de sa place dans la société actuelle, de la perception qu’en ont les femmes et de leurs attentes en ce domaine. La simple phrase « je n’ai pas ou plus de désir » exprime tout cela, et c’est pour cette raison qu’il n’est pas simple d’y répondre. Ghislaine PARIS – Un désir si fragile (2005)